Colloque "Vertu et Politique : les pratiques des législateurs"

Ouverture du  colloque "Vertu et politique"
Jeudi 18 septembre 2014, 18h
Hôtel de Lassay
 

Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Cher Alain Tourret,
Mesdames, Messieurs les Professeurs, historiens et écrivains,
 
C’est un grand plaisir de vous accueillir au sein de l’Assemblée nationale à l’occasion de ce colloque international consacré à la vertu et la politique et les pratiques des législateurs en la matière. Je salue le Club des amis de l’Incorruptible, club de notre Assemblée que je connais bien, et dont je salue le fer de lance, mon ami député du Calvados, Alain Tourret. Je salue également les autres organisateurs de cet évènement, la fameuse Société des études robespierristes et son président Michel Biard, et le projet Acteurs et action politique en Révolution de l’Agence Nationale de la Recherche. C’est un grand plaisir de vous accueillir à plusieurs titres, parce que ce colloque est prestigieux, parce qu’il s’occupe de la Révolution, et parce qu’il s’occupe de la vertu en politique.

1- Tout d’abord, quelle exceptionnelle réunion de savoir et d’intelligence ! L’action politique dont cette Assemblée est le temple ne doit jamais être dissociée de la pensée qui la fonde, des idées qui l’inondent, de l’idéal qui la féconde. Distinguer action et idées est dangereux. En privilégiant l’un sur l’autre, cela favorise l’ignorance ou la lassitude, ce qu’un représentant du peuple ne doit jamais connaître. On a le droit de ne pas vouloir apprendre, on a le droit de ne pas vouloir entreprendre, mais alors il ne faut pas se présenter aux suffrages de ses concitoyens. Ce colloque est la preuve vivante que notre Assemblée n’a pas délégué à des académies officielles et isolées le soin de réfléchir. Elle attire l’esprit. Elle exige l’esprit. Elle le décline, tous les jours, en puissance d’action et de structuration du réel. Le programme de votre colloque impressionne et doit ravir tous les étudiants et amateurs de l’histoire de cette belle période, puisqu’il réunit les grands historiens de la Révolution du monde entier.

2 - Ce colloque est ensuite une occasion pour les députés et pour les citoyens de s’intéresser à la Révolution. Or, pour un député de la République, la Révolution nous suit à chaque instant !

Pour un républicain, la Révolution française, c’est comme notre ville natale, le pays de nos premières odeurs, de nos premières caresses, c’est le pays d’où l’on vient tous, c’est là non seulement qu’un peuple est né, mais le moment où tous les peuples se réfèrent.

Là où la liberté est devenue objet politique, après la prise de la Bastille, le 14 juillet 1789, là où l’égalité a surgi comme invité inattendu et désormais éternel, après la prise des Tuileries, le 10 août 1792. La Révolution, entre ces murs, est partout. Elle est à l’entrée de l’Hémicycle, avec ce haut-relief monumental de Dalou représentant Mirabeau rappelant à Dreux-Brézé qu’il faut compter désormais avec la volonté du peuple. Elle est dans les niches des salons, avec les statues des grands révolutionnaires, sur les murs des couloirs, avec les peintures des grandes journées de l’époque. Elle est, surtout, dans la conscience des parlementaires, qui y puisent, dans les moments de doute, l’énergie de continuer, de convaincre, puis de vaincre.

Mais, il est vrai, les plus attentifs d’entre vous, ou ceux qui connaissent déjà ce bâtiment, me répondront que certes, la Révolution est partout, mais pas toute la Révolution.

En effet,  l’iconographie révolutionnaire de l’Assemblée nationale privilégie la Constituante et Thermidor. Vous croiserez Bailly, Mirabeau, Sieyès, les États généraux. Vous croiserez Boissy d’Anglas, Féraud, Cambacérès. Vous ne verrez pas Robespierre, pas Danton, pas Saint-Just, pas Barère que les organisateurs de votre colloque ont placé en exergue sur votre affiche, pourtant si fondateurs dans notre République, ne serait-ce que pour l’avoir fondée. Non seulement fondée, mais sauvée, puis pour l’avoir installée dans l’imaginaire collectif comme un mythe, comme un impératif irréversible. Il y a, en effet, le débat encore chaud de la fondation de la gauche, que l’on n’ouvrira pas ce soir, mais dont on peut dire un mot, juste un mot.

Un mot pour rappeler, en ces temps de commémoration où l’on parle beaucoup de Jaurès et de son débat avec Clemenceau, qu’au moins se rejoignaient-ils sur l’importance conférée à cette période.

Clemenceau pour qui « la Révolution est un bloc », et le grand Jaurès dont vous connaissez ces mots, qui te donneront envie, cher Alain Tourret, de monter avec moi des gradins qui, hélas, n’existent plus : « Ici, sous ce soleil de juin 93 qui échauffe votre âpre bataille, je suis avec Robespierre, et c’est à côté de lui que je vais m’asseoir aux Jacobins ».

Un mot aussi pour dire qu’à lire vos ouvrages, vos articles, à écouter vos cours et vos conférences, on se réjouit que l’historiographie de la Révolution française ait enfin dépassé l’obsession anti sociale que l’autorité de François Furet avait longtemps conféré à ce qu’il appelait un « dérapage ».

Enfin, on redécouvre, grâce à vous, les acquis sociaux de l’an II, on redécouvre ce que l’historienne Sophie Wahnich appelle « la longue patience du peuple », on redécouvre les femmes et les hommes de ce moment. Et, en premier lieu, Robespierre bien sûr.

Vous avez tous ici, contribué à le faire connaître, depuis la publication de ses discours par Claude Mazauric jusqu’à la toute récente biographie d’Hervé Leuwers, publiée en cette rentrée, qui éclaire de manière saisissante la jeunesse et le caractère d’un homme qui incarna la vertu. L’Incorruptible justement.

3 – Enfin, vous parlez de la vertu d’ailleurs, et de la vertu en politique. Je n’ignore pas que ce thème doit paraître particulièrement d’actualité aux observateurs de notre agenda.

A la lecture de votre programme, on constate que les débats qui nous agitent ne datent pas d’hier. Je ressens même une certaine impatience à savoir ce qu’il se dira à la conférence de demain matin de Philippe Bourdin sur « les déclarations de fortune des conventionnels en l’an III- an IV » ! Monsieur le Professeur, si vous avez des avis tirés du passé pour améliorer notre système, surtout ne vous gênez pas !

Plus sérieusement, on sait comment la vertu est devenue l’attribut par excellence du révolutionnaire, puis de l’exigence que l’on attend du législateur.

Parler n’est pas tout, il faut convaincre.

Et on sait depuis Aristote que sansèthos, sans la crédibilité personnelle de l’orateur, sans qu’il incarne la vertu, les paroles se perdront dans le vent.

C’est pourquoi je suis, en tant que président de l’Assemblée nationale, depuis toujours, profondément attaché à ce que rien ne soit épargné pour convaincre les citoyens de notre intégrité. Les mesures pour améliorer la transparence de la gestion des élus et du fonctionnement de l’Assemblée ont été nombreuses depuis 2012 : publication intégrale de toute l’utilisation des réserves parlementaires, transparence absolue de l’utilisation des différents indemnités dont bénéficient les parlementaires, obligation de déclaration d’intérêts, de patrimoine et de revenus, création d’une Haute Autorité pour la transparence de la vie publique chargée du bon fonctionnement du système de transparence. Peut-être irons-nous plus loin encore, en demandant, par exemple, à l’administration fiscale de délivrer des certificats de régularité aux futurs candidats à des élections. Nous en débattrons.

En attendant, rien n’est épargné pour éviter que des représentants du peuple ne deviennent des moteurs de défiance.

Mais attention. Ne nous trompons pas.Je crois en la transparence des institutions comme je crois au respect de la vie privée. Je ne crois pas dans la démocratie paparazzi, je crois dans la surveillance, pas dans le voyeurisme. Comme le disait notre regretté Guy Carcassonne : « l’exigence de transparence lorsqu’elle se généralise à l’excès n’est plus la quintessence de la démocratie mais plutôt son antipode ». La transparence est une condition nécessaire de la démocratie, non son résultat.

La vertu, c’est d’abord cela, mais ce n’est pas que cela. Ce n’est pas qu’une qualité vérifiable par des tableaux, des chiffres et des additions. La vertu, c’est beaucoup plus. Cette vertu, que Platon identifie à une grâce divine qui inspire l’action bonne, cette vertu, que le philosophe Machiavel appelait virtù et plaçait au cœur de l’art du Prince, cette vertu, c’est plus encore que l’absence de négligence, de corruption, d’intérêts privés ou de bonne gestion.

La vertu en politique quand on est législateur, c’est non seulement être honnête, mais c’est surtout être tellement extrait des intérêts privés qu’on en oublie que l’on est une personne privée.

C’est cet oubli de soi, cette capacité à se fondre dans l’intérêt général, qui transforme un individu en ce qu’on appelait jadis un patriote.

C’est cette alchimie mystérieuse qui fait que, parfois, des individus se trouvent, malgré leurs imperfections, malgré leurs passions, malgré les exigences de leur vie quotidienne, malgré leurs soucis matériels, dignes de la confiance de leurs concitoyens, dignes de l’Histoire à construire, dignes des suffrages qu’ils ont recueillis. Hélas, cette deuxième partie, cette autre face complémentaire de la vertu n’est pas susceptible d’être sanctionnée, validée par une Haute Autorité, quelle qu’elle soit. La Haute Autorité de la vertu des législateurs, c’est en dernier ressort le cœur des citoyens. Ces citoyens qui se pressaient aux discours des conventionnels, faisant vibrer, trembler les tribunes, ces citoyens qui, en 1792, ont inondé la Convention de pétitions, d’adresses, d’analyses et de propositions. Ces citoyens qui, aujourd’hui, doutent profondément de la vertu, justement, de leurs représentants. Ils ne doutent pas que de leur intégrité, nous en avons parlé, et nous avons agi sur cette question. Ils doutent de leur capacité à imposer à l’Histoire, au destin, à la contingence, aux circonstances, leur propre volonté.

Les citoyens savent très bien ce qu’ils veulent. Ils n’ont pas besoin d’être éclairés, d’être menés par la main. Ils savent ce qu’ils veulent, ils veulent avoir une place dans le nouveau monde qui naît, une place qui leur garantit les conditions de l’accès au bonheur, ce fameux bonheur dont Saint-Just sut saisir qu’il était « une idée neuve en Europe », ce fameux bonheur qui est un droit pour qui respire, pour qui travaille, pour qui aime son pays.

Alors, aux armes historiens ! Vos armes sont la plume, l’encre, le clavier, la bibliothèque, le colloque, la tribune ! Rappelez les exigences de nos aînés, rappelez leurs volontés de vivre libre ou de mourir, rappelez ce que nous leur devons, rappelez ce que nous perdrons si jamais faillit l’ardeur des législateurs, notre ardeur. Rappelez qu’il faut mériter le nom à jamais prestigieux de député français depuis que, quelque part dans ces rues, au bord de ce fleuve, quelques jeunes hommes ont inventé ce qu’il fallait entendre par vertu.

Merci à tous.